Le temple, été 359 av. J.-C.
Au cours des onze années qui avaient suivi la victoire de Parménion à Leuctres, Dérae avait fait de nombreux rêves terrifiants, hantés par les ténèbres et les démons. Au début, Tamis était apparue dans ses songes pour la sauver et l’avertir que les serviteurs du Dieu Noir cherchaient à les éliminer toutes les deux. Puis, au fil des ans, les pouvoirs de Dérae n’avaient cessé de croître et les agressions nocturnes s’étaient faites moins terribles. Et pourtant, elle se trouvait de nouveau aux prises avec un de ses cauchemars enténébrés. Des ombres se mouvaient à la bordure de son champ de vision ; même en se tournant en tout sens, elle était incapable de les distinguer clairement. Perdue dans les couloirs d’un château inconnu, elle ne voyait rien d’autre que deux murailles de pierre grise luisantes d’eau.
L’obscurité se rassembla en volutes autour d’elle et un halètement rauque s’éleva du nuage tandis que des griffes raclaient contre les dalles de pierre. Une douleur fulgurante vrilla les bras de la prêtresse : une créature qui semblait constituée d’écailles et de vase venait de lui bondir dessus. Une lumière éblouissante jaillit des doigts de Dérae et un terrible hurlement résonna dans le long couloir. Inspectant ses bras, elle vit qu’ils avaient été lacérés, mais le monstre avait disparu. À peine se souvenait-elle d’avoir entrevu deux yeux glacés et une large gueule. Elle se soigna rapidement et tenta de s’élever, mais le plafond la retenait prisonnière, de même que les murs et le plancher.
Le bassin d’eau noire qui lui faisait face se mit à bouillonner et une forme s’en éleva. Une femme apparut, les traits dissimulés par un capuchon. Elle avait le teint pâle et les yeux sombres.
« Ainsi donc, voici la guérisseuse, fit-elle d’une voix de gorge. Tu es jolie. Viens à moi, mignonne. »
La peur de Dérae se dissipa brusquement ; elle éclata de rire.
« Que voulez-vous de moi ? demanda-t-elle.
— Je désire savoir qui tu sers. Tu me déroutes.
— Pourquoi donc ? Vous venez de le dire, je ne suis qu’une guérisseuse. Je vis dans ce temple depuis plus de vingt ans. Et je ne vous connais même pas, madame.
— Peux-tu emprunter les voies de l’avenir ?
— Et vous ?
— Cela ne te regarde pas ! trancha l’inconnue.
— Vous en êtes incapable, je le vois, poursuivit Dérae d’une voix apaisante. Mais en quoi cela vous intéresse-t-il ? »
La femme sourit mais ses traits ne perdirent rien de leur dureté.
« Pourquoi ne serions-nous pas amies ? Je suis moi aussi une guérisseuse et une voyante. J’ai perçu ton pouvoir et j’ai voulu en apprendre davantage à ton sujet. »
Dérae secoua la tête.
« Nous ne serons jamais amies, car nous servons des puissances opposées. Mais de toute façon vous ne recherchez pas vraiment mon amitié, n’est-ce pas ? Dites-moi la vérité, à moins que vous n’ayez peur qu’elle vous brûle la langue…
— Tu veux voir brûler quelque chose ? » siffla méchamment l’inconnue.
Des flammes jaillirent des murs et la robe de Dérae s’enflamma. La peau de la prêtresse noircit aussitôt mais elle resta impassible. Une lueur dorée l’entoura tel un manteau protecteur et apaisa son épiderme meurtri. Courroucée, Dérae leva la main. Deux éclairs traversèrent la poitrine de la femme à la cape et la clouèrent au mur. Elle poussa un cri de douleur puis toucha les traits de lumière, qui disparurent instantanément.
« Très joli, fit-elle avec un sourire moqueur. Et je me trompais à ton sujet. Je n’ai rien à craindre de toi. »
Le château se volatilisa et Dérae se réveilla au temple.
Troublée par la bataille qu’elle venait de livrer, elle alla voir Tamis. La vieille femme dormait encore ; un filet de salive avait coulé à la commissure de ses lèvres. Dérae la secoua légèrement, mais Tamis ne bougea pas. Les vingt dernières années avaient été cruelles envers la vieille prêtresse : ses pouvoirs l’avaient désertée peu à peu, de même que son ouïe et sa vue. Dérae lui serra l’épaule et la secoua plus fort.
« Hein ? Quoi ? » bougonna Tamis en se frottant les yeux.
Après avoir apporté de l’eau à son aînée, Dérae attendit patiemment que cette dernière reprenne ses esprits.
« Pourquoi m’as-tu réveillée ? se plaignit la vieille femme. J’étais en train de rêver de mon premier mari. Un véritable taureau…»
Dérae lui parla du château dont elle venait, elle, de rêver et de la femme à la cape noire. Tamis l’écouta en silence avant de secouer la tête.
« J’ignore de qui il s’agit, reconnut-elle. Nous ne sommes pas les seules à livrer ce combat, Dérae. Et d’autres sont doués du pouvoir de seconde vue. Certains servent la lumière, certains les ténèbres. Pourquoi es-tu troublée ?
— Elle avait peur de moi, mais toute la crainte que je lui inspirais s’est évaporée lorsque je l’ai vaincue. Cela n’a aucun sens, tu ne trouves pas ? »
Tamis se leva en soupirant. Les premières lueurs de l’aube s’infiltraient par les interstices des volets. La vieille femme enfila une robe de coton blanc et sortit dans le jardin. Dérae la suivit.
« Tu dis que tu as triomphé d’elle. Comment ? » Dérae le lui expliqua et elle soupira de nouveau : « Tu as essayé de la tuer et, ce faisant, elle t’a vaincue, car la violence n’est pas la voie de la Source. Et ceux qui ne servent pas la Source servent le chaos.
— Mais c’est faux, protesta sa cadette. Je suis une guérisseuse ; je ne suis pas mauvaise.
— C’est vrai, convint Tamis d’une voix lasse. La faute me revient, car je t’ai mal formée. Une erreur parmi tant d’autres… J’ai fait preuve d’une arrogance colossale. Cassandre a essayé de me prévenir, mais j’ai refusé de l’écouter. Et pourtant, j’étais sage, autrefois. » Elle s’interrompit pour humer une rose en train d’éclore. « Je connaissais de nombreux secrets. Mais sagesse et folie vont de pair. Nous nous prenons pour des manipulateurs, mais nous ne sommes que des marionnettes. Nous croyons détenir le pouvoir, mais nous ne valons guère plus que des feuilles emportées par la tourmente. Nos actes de bonté conduisent au mal. Tout n’est que confusion ; tout n’est que vanité. »
Dérae secoua la tête.
« Te sens-tu souffrante, Tamis ? Je ne t’ai jamais entendue parler de la sorte.
— Je ne suis pas malade, Dérae, je suis mourante. Et rien de ce que j’avais entrepris n’est achevé. Je me demande parfois s’il nous est donné de mener à bien ce que nous commençons. J’ai commis des crimes abominables, impardonnables… et je me croyais si habile. »
Elle se mit à rire, mais son gloussement s’acheva par une violente quinte de toux. Elle se racla la gorge et cracha dans les buissons.
« Regarde-moi ! poursuivit-elle. La belle Tamis ! J’ai du mal à croire que les hommes aient pu autrefois me désirer.
— Quelle était la teneur de ton songe ?
— Que veux-tu dire ?
— Tu m’as dit que tu avais rêvé de ton premier mari. Parle-m’en.
— J’ai compris combien il était bon d’être aimée, touchée, caressée… J’ai vu tout ce que j’avais perdu à cause de mes erreurs et de ma vanité.
— Montre-moi », chuchota Dérae en posant les mains sur la tête de son aînée.
La vieille prêtresse se détendit et Dérae s’introduisit dans son subconscient, où elle vit la jeune Tamis ondulant sous un homme musclé et barbu. Se désintéressant de la scène, elle s’éleva et regarda tout autour d’elle, cherchant, cherchant… Enfin, elle vit la femme en noir, qui riait à gorge déployée en montrant du doigt le couple enlacé. Elle n’était pas seule ; des formes sombres l’entouraient.
Dérae ressortit dans la fraîcheur du jardin.
« Il ne s’agissait pas d’un songe, Tamis, mais de l’inconnue dont je t’ai parlé. Elle est venue à toi et t’a empli l’esprit de désespoir.
— Mensonges ! protesta la vieillarde. Je l’aurais vue. Je suis encore puissante ! Pourquoi cherches-tu à me rabaisser de la sorte ?
— Tu te trompes, l’assura Dérae. Je te le promets. Nous sommes menacées, Tamis. Mais par qui ?
— La naissance du Dieu Noir approche. Peut-être se produira-t-elle dans l’année, ou d’ici deux ans tout au plus. Se trouvait-elle vraiment dans ma tête ?
— Oui. Je suis désolée.
— C’est sans importance, soupira Tamis. Tout pouvoir finit par disparaître. Si seulement il m’était donné de t’en enseigner davantage… mais c’est impossible. Et, un jour, tu me haïras. »
Des larmes se mirent à couler sur ses joues. « Tu m’as tellement appris, mon amie, ma douce amie. Comment pourrais-je jamais te haïr ?
— Tu as vu la femme ? C’est une sorte de justice poétique. Un jour, tu comprendras pourquoi. Mais, dis-moi : où se trouve Parménion ?
— À Suse. Le grand roi lui a offert un superbe étalon pour le féliciter de sa victoire en Mésopotamie.
— Il sera attiré par la bataille qui se prépare en Macédoine, prophétisa la vieille prêtresse. Toutes les puissances sont attirées vers cette région du monde appelée à devenir le centre de leur conflit. Rends-toi là-bas sans attendre. Imprègne-toi de ce lieu.
— Je ne peux y aller maintenant. Je m’inquiète à ton sujet, Tamis.
— Le temps des inquiétudes est passé, ma chérie. L’avenir nous a rejoints. Le Dieu Noir arrive.
— Pouvons-nous encore l’arrêter ? »
Tamis haussa les épaules et contempla le jardin.
« Regarde les roses. Il y en a des centaines et, chaque années, des milliers de bourgeons éclosent. Si je te demandais de tailler tous ces rosiers de manière à ce qu’une seule et unique fleur apparaisse, en serais-tu capable ?
— Sans doute, mais cela exigerait toute mon attention.
— Et si je te demandais de tailler tous les rosiers du monde pour qu’une seule rose, une rose parfaite, voie le jour, pourrais-tu le faire ?
— Qu’essayes-tu de me faire comprendre, Tamis ?
— Va en Macédoine, chérie. Moi, je vais m’asseoir et regarder pousser les roses. »
Dérae s’éleva mentalement dans les airs et partit en direction de l’ouest, traversant successivement les montagnes de Thrace et trois grands fleuves, le Nestos, le Strymon et l’Axios. Flottant dans un ciel dégagé, elle se détendit, ferma les yeux et se laissa guider par les émanations de pouvoir qui provenaient du sol. Elle fut attirée vers le sud, par-delà la mer, en direction d’une autre chaîne de montagnes. En dessous d’elle, un groupe de cavaliers poursuivait un lion. L’animal alla trouver refuge dans les rochers et se prépara au combat. L’un des cavaliers, un séduisant jeune homme à la barbe brune, avait pris de l’avance sur ses compagnons. Arrivé près de la cachette de sa proie, il sauta de son cheval, une lance à la main. Le fauve s’élança sur lui. Sans paniquer, le chasseur mit un genou à terre, serra fermement son arme et se prépara à recevoir la charge du grand félin.
Dérae fila comme le vent en direction du lion.